A l’occasion de la sortie de INGLORIOUS BASTERDS en DVD
En 1994, année de sortie de Pulp Fiction, je n’étais qu’un gamin de douze ans dont les goûts en matière de cinéma se résumaient à aduler les films d’horreur des années 80 (les Freddy, Christine, Jason et compagnie) ou les blockbusters hollywoodiens dont le summum était à mes yeux étaient les sagas « Retour Vers le futur » ou « Indiana Jones ».
Trois ans plus tard, je tombe sur la cassette vidéo du deuxième film et néanmoins chef d’oeuvre de Tarantino (QT pour les intimes) et me reçoit une baffe monumentale qui aura de lourdes conséquences dans mes futurs choix de cinéphile amateur.
Car au-delà du fait que le film témoigne d’une cohérence absolue et d’une sincérité exemplaire (depuis devenue cliché à éviter), Pulp Fiction est l’évangile selon Quentin, le magnum opus de son auteur qui verra par la suite cette matière brut et bouillante se disloquer peu à peu pour accoucher de longs-métrages certes toujours maîtrisés, mais n’ayant jamais réussi à retrouver ce subtil mélange entre film d’auteur (dans le sens littéraire de ce mot, ou scénaristique, si vous préférez) et film d’ »entertainement » pour adultes que seule la palme d’or 1994 a réellement su porter à son paroxysme. C’était le film idéal, et donc l’auteur idéal, pour glisser du cinéma pop corn qui jalonna mon adolescence, à une prise de conscience de l’importance du scénario, du jeu des acteurs et de l’impact de la mise en scène, confiant en un Tarantino qui fait passer la pilule en nous livrant au passage des bonnes grosses scènes de cinéma implacables et irrésistibles, des coups de revolver et des dialogues de génie, des citations et des références comme on n’en avait jamais vu – ni entendu – au cinéma. Après cela, il est forcément plus facile de respecter le travai d’un auteur, fut-il un faiseur d’images. Et Tarantino, en voulant nous faire aimer le cinéma bis, de nous donner envie d’aimer le cinéma tout court.
Mais voilà, nous sommes en 2010, j’ai 28 ans, et c’est un fait, Quentin n’est plus vraiment Tarantino, ou alors d’une autre façon, accomplissant ses « actes cinématographiques » avec la précision d’un samouraï, mais perdant – souvent – en substance et en cohérence ce qu’il gagne en forme. Car l’auteur déjà foutrement talentueux il y a 18 ans (« Reservoir Dogs », son premier film est quand même sorti en 1992!!) est devenu un réalisateur accompli, il serait malhonnête de ne pas en convenir. Le problème – petit mais gênant – réside dans la progression de son travail de metteur en scène. Car même si nous sommes les premiers à préférer des réalisateurs en évolution et/ou adaptant sans cesse leur forme aux besoins de leur fond (ce qui est un gage de diversité et non forcément de réussite), Tarantino semble non pas s’efforcer d’adapter son travail de réalisateur à ses idées de scénariste, mais au contraire essayer de se prouver qu’il est capable de dépasser en qualité ce que son activité de cinéphile lui fait découvrir chez les autres.
Alors oui, la citation – et maintenant l’auto-citation – est une marque de fabrique de Tarantino. Lorsqu’elle n’était qu’un outil au service d’une forte dramaturgie, son application ne soulevait aucune contestation. Mais depuis quelques temps, il semble que le maître s’inquiète d’abord de savoir quelle scène de fou ou quelle innovation de mise en scène il pourra présenter à son public (toujours le même depuis les premières années ou presque) avant d’y incorporer un scénario de moins en moins imaginatif.
C’est le cas de la majorité des scènes de Kill Bill, par exemple. La scène « manga » puis celle – finale – du combat dans la « house of the Blue Leaves » témoignent de ce désir d’imiter – en mieux – des films qu’il apprécie (ceux de la « Shaw Brothers » notamment, et tout l’univers filmique des asiatiques en général). C’est bien foutu, bien mené, mais remis dans le contexte du scénario, ces scènes n’ont que peu d’intérêt dramatique, ou alors celui relevant du pur cinéma de divertissement. Pareil pour son avant-dernier film, « Boulevard de la mort », sorte d’hommage – un peu – raté aux séries B des années 70-80, et dont on mesure le manque de créativité scénaristique au fait que ceux qui ont vu le film n’ont retenu que les deux grosses scènes purement « visuelles » du long-métrage : l’accident de la première partie et la course-poursuite de la seconde (effectivement très impressionnante d’ailleurs). Preuve que Tarantino raconte toujours aussi bien ses histoires, mais que désormais son terrain de chasse se limite presque exclusivement aux prouesses visuelles qu’il est (ou veut être) capable d’accomplir.
En interview, il ne dit pas autre chose, et avoue – avec une mégalomanie qui force le respect – n’avoir d’autre objectif que de dépasser en maestria technique les scènes d’action vues dans les films de sa jeunesse. Par exemple, dans un article spécial que Les Cahiers du Cinéma lui avaient consacré à l’occasion de la sortie en salles de « Boulevard de la mort », mister Quentin expliquait que s’il a – par exemple – besoin de filmer une course-poursuite entre deux voitures, il ira chercher dans sa filmothèque la meilleure et la plus culte scène de poursuite jamais réalisée (et, notez-le bien, pas forcément la plus récente) et tentera par tous les moyens mis à sa disposition de créer une scène encore plus forte, plus potentiellement mythique. Cette envie de se dépasser peut plaire à certains, et je ne les en blâme aucunement car encore une fois, Tarantino connaît son métier et ses dernières réalisations sont techniquement irréprochables, mais sûrement pas aux autres, les orphelins de l’esprit qui animait ses oeuvres des années 90 (« Pulp Fiction », reservoir Dogs », « Jackie Brown », mais également son sketch tiré de « Four rooms »), à savoir un équilibre unique et puissant entre un scénario de génie et une mise en scène qui ne fait rien d’autre que lui rendre honneur, tout en ménageant savamment les moments de pure adrénaline à condition que ces derniers soient au service de l’histoire.
Autre point qui fâche – et celui-là vraiment pour le coup – réside dans les – nouveaux – dialogues de Tarantino. Car oui, si Tarantino n’a pas son pareil pour inventer la phrase qui tue et surtout illustrer parfaitement les faits et gestes de ses personnages par les simples mots qu’ils prononcent, les rendant totalement « complices » de l’action en cours, force est d’avouer (ô combien à regret) que depuis quelques temps, le scénariste Tarantino abuse un peu trop de sa réputation de bon dialoguiste et remplit ses derniers films de dialogues tellement longs que, malgré la saveur de chaque réplique prise séparément, le tout devient rapidement indigeste, voire désespérément ineptes. Cette tendance au sur-dosage commence dès Kill Bill, avec d’autant plus de force que dans ce dernier, même les répliques prises séparément ne relevait pas franchement du folichon. La bonne foi me commande tout de même de préciser que dans ce cas précis, paradoxalement, la pilule passe quand même mieux, étant donné que Tarantino n’a jamais revendiqué en Kill Bill autre chose qu’un pur film d’action et de baston.
Les choses se compliquent avec « Boulevard de la mort », sorte d’apologie de la puissance féminine face à un mâle candidat à sa propre castration, et se résumant – comme indiqué plus haut – à deux grosses scènes de bagnoles bien tonitruantes. Mais cette première partie du programme « Grindhouse » concocté avec son ami Rodriguez est également un film très bavard contenant de trop longs plans-séquences sans queue ni tête. Les héroïnes du film – toutes fortes en gueules – si elles ne se font pas trancher une jambe ou si elles ne se vengent pas d’un Kurt Russell pas vraiment à son avantage, blablatent à n’en plus finir sur des sujets de filles et nous donnent la vague impression que ça y est, Tarantino, à force de parodier les autres, s’est mis à se parodier lui-même, semblant ne vouloir rien d’autre que nous prouver tout un tas de choses, comme le fait qu’il connait bien le monde « féminin », qu’il sait ciseler comme personne des joutes verbales sans fin ou qu’il est toujours à la page en matière de références culturelles.
La longueur de ses scènes, le flot quasi continu de dialogues certes parfois mordants mais le plus souvent complètement hors de propos et surtout constituant autant de périphrases qui alourdissent le discours renvoie à l’idée que le réalisateur cherche à nous en mettre plein la vue sans en être plus inspiré que ça. La faute aussi au style du film consistant à superposer de longs plans-séquence qui, à la différence d’un Tsai Ming-Liang ou d’un Michael Haneke, ne sont que rarement bien exploités. Il est d’ailleurs intéressant de noter que dans son dernier film, « Inglorious Basterds », conscient sans doute du problème, Tarantino a coupé plusieurs plans-séquence de ce type au montage – et notamment la scène du restaurant entre la jeune fille juive et Goebbels, qui à l’origine durait trois plombes – afin de réduire le bla bla inutile au profit de l’intrigue. On notera ainsi que l’homme sait aussi se remettre en question par moments.
http://www.youtube.com/watch?v=lWH-ecZOvvo
Pour résumer tout ce qui vient d’être dit, Tarantino est un personnage à deux visages – l’auteur ultra talentueux et le metteur en scène sans cesse en état de grâce. Mais lorsqu’à l’époque de ses premiers films ce double s’harmonisait pour donner naissance à une androgynie parfaite (les deux parties se mêlangeant si bien qu’on ne pouvait plus clairement distinguer l’une de l’autre), cette schizophrénie propre aux génies tend à s’amplifier pour peu à peu voir naître un véritable antagonisme entre l’auteur et le metteur en scène, les deux voulant pousser les limites de son propre talent dans ses retranchements les plus extrêmes. Pour l’instant, la guerre fait rage, laissant une bonne avance toutefois au faiseur d’images que – finalement – Tarantino a toujours rêvé d’être, tandis que le constructeur de mots s’enlise dans l’auto-citation et l’auto-glorification.
Dans « Inglorious Basterds », il y a certes un meilleur équilibre de ses deux parties, mais on sent le bonhomme à la recherche de lui-même, comme si l’établissement de son style ultra-référencé s’était d’abord construit à l’instinct (en plus de ses films des années 90, citons aussi le scénario de « True Romance ») avant de lentement s’intelectualiser, devenant du coup une monstruosité dont on ne comprend plus vraiment le but, puisque Tarantino lui-même ne semble plus savoir où il va exactement. « Inglorious Basterds » illustre à merveille cet état de fait, jusque dans la communication imaginée par les producteurs, puisque la bande-annonce présente le film comme étant centré autour d’une bande de mercenaires tueurs de nazis menés par un Brad Pitt jouant de la mâchoire à la Marlon Brando (et dont le jeu est beaucoup moins bon qu’on le lit ici et là) quand le film ne présente en fait qu’une seule et unique scène montrant effectivement les exactions terrifiantes des « bâtards », se contentant par la suite d’enchaîner les moments forts n’existant que pour nous mener au finale qui se veut forcément hautement originale mais qui apparaît – comble du paradoxe – comme le moment le plus ridicule et le moins bien filmé du long-métrage. Il en de même de l’intrigue, sans cesse oscillant entre une ressussée de Pulp Fiction (plusieurs personnages, des histoires parallèles, des scènes « cultes ») et un énième avatar de ce qui se fait de mieux en matière série B. Le résultat laisse perplexe, et donne encore une fois l’impression que Tarantino s’intéresse désormais plus à ce qu’il montre qu’à ce qu’il a à raconter.
Pour conclure, je ne peux décemment pas passer sous silence l’amour porté par Tarantino au cinéma, amour tellement exclusif qu’il pourrait bien expliquer cette baisse de créativité qu’accuse le cinéaste. Car à trop vouloir rendre hommage aux films qu’il aime, à trop s’inspirer uniquement de films et de techniques de tournage, il réussit certes à communiquer cette passion (surtout dans son petit dernier, véritable hymne au pouvoir de l’image) mais limite du même coup son imagination, là où la littérature, la musique (car là aussi QT a foutrement besoin de renouveler son inspiration) ou la peinture auraient pu lui apporter un nouveau souffle. Les références incessantes (le western dans « Inglorious Basterds », le slasher et le film de bagnoles dans « Boulevard de la mort », le film de samouraï dans « Kill Bill » etc…) finissent par lasser, et noient l’esprit de ses derniers films dans un magma d’esbrouffe qui – même s’il témoigne d’une grande efficacité dans la mise en scène – n’inspire plus grand chose, n’illustre plus aucune idée réellement originale.
Amin Sidi-Boumédiène. (le 17 janvier 2010)


(